Arménie : le pari européen de Pachinian à l’épreuve des urnes

La campagne des législatives arméniennes est officiellement ouverte depuis jeudi dernier. Le scrutin du 7 juin pourrait renforcer le rapprochement engagé par Nikol Pachinian avec l’Union européenne et la France. Mais face à des oppositions fragmentées, critiques de son cap occidental et de sa gestion de la perte des territoires de l’Artsakh, une victoire fragile pourrait aussi révéler les limites de cette trajectoire européenne.
Le mont Ararat et les toits d’Erevan.
Crédits : Serouj Ourishian

Au début du mois de mai, l’Arménie a accueilli la réunion de la Communauté politique européenne et la visite d’Emmanuel Macron. En mars 2025, le Parlement arménien avait voté le lancement du processus d’adhésion à l’Union européenne. Bien que longue et incertaine, cette procédure a marqué un tournant dans la politique extérieure du pays, à savoir le rapprochement avec l’Europe et l’éloignement de la Russie. Avec 19 forces politiques en lice, le scrutin du 7 juin ne se jouera donc pas seulement sur le bilan intérieur de Nikol Pachinian. Il dira aussi quelle place les Arméniens veulent donner à l’Europe dans leur avenir politique.

Un vote pour valider le tournant européen

Depuis la perte du Haut-Karabakh et la défiance croissante envers Moscou, le gouvernement sortant cherche de nouveaux appuis. L’Union européenne en est devenue un, tout comme la France. Emmanuel Macron l’a formulé sans détour lors de sa visite : « L’Arménie se tourne résolument et courageusement vers l’Europe ». Il a aussi assuré que Paris voulait être « le partenaire de référence » du pays « pour les années et les décennies à venir ».
Début mai, Bruxelles a promis de renforcer sa coopération avec Erevan dans les infrastructures, l’énergie, le numérique, la sécurité et la défense. Ursula von der Leyen a présenté cette rencontre comme une étape de bascule : « Ce premier sommet UE-Arménie élève notre partenariat à un nouveau niveau », a déclaré la présidente de la Commission européenne. Le 5 mai, la France et l’Arménie ont signé une déclaration établissant un partenariat stratégique. Au-delà du texte, Emmanuel Macron a lié ce partenariat à la paix avec l’Azerbaïdjan et au soutien français à Erevan : « Nous voulons et sommes déterminés à vous accompagner », a-t-il affirmé aux côtés de Nikol Pachinian.
Pour le Premier ministre arménien, une victoire nette aurait donc une forte valeur politique. Elle permettrait de présenter l’arrimage à l’Europe non comme une diplomatie personnelle, mais comme une trajectoire validée par les électeurs.

Une opposition fragmentée mais réelle

En Arménie, république parlementaire, les législatives sont l’élection centrale : le Premier ministre tire sa force de la majorité à l’Assemblée. Donnés favoris avec 32,5 % des intentions de vote dans un récent sondage publié par EVN Report, Nikol Pachinian et son parti, Contrat civil, ne sont pas assurés de conserver une majorité solide. Face à eux, l’opposition avance en ordre dispersé. Elle ne forme pas un bloc unique et ne défend pas de ligne diplomatique commune, mais elle partage un même point de convergence : la contestation de Nikol Pachinian.
Strong Armenia apparaît comme son principal adversaire. Le mouvement est associé à Samvel Karapetyan, homme d’affaires arméno-russe et première fortune d’Arménie. Il est incarcéré par les autorités depuis près d’un an, accusé d’avoir appelé à l’insurrection.
L’Alliance Arménie de Robert Kotcharian, ancien président, défend une ligne plus nationaliste, très critique des concessions faites à l’Azerbaïdjan et de l’éloignement progressif de Moscou. Arménie prospère, de Gagik Tsarukyan, tente de rassembler un électorat plus conservateur.
L’autre donnée essentielle de ce sondage est le poids des indécis. Quarante pour cent des personnes interrogées refusent de répondre ou disent ne pas encore savoir pour qui voter. Lors de ce scrutin, cet immense réservoir d’électeurs pourrait faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre.

L’Europe face au pari arménien

Pour l’Union européenne, l’enjeu dépasse donc le sort politique de Nikol Pachinian. Il s’agit de savoir si l’Arménie peut devenir un partenaire durable dans le Caucase ou si son rapprochement avec Bruxelles reste dépendant d’une majorité fragile. Le président du Conseil européen, António Costa, a résumé cette ambition en présentant l’Arménie comme « un pilier clé » de la relation européenne avec le Caucase. Une victoire nette du Premier ministre consoliderait les projets engagés avec l’Union européenne et la France. Elle donnerait plus de poids aux coopérations économiques, énergétiques et sécuritaires lancées ces derniers mois. Elle permettrait aussi à Paris et à Bruxelles de s’appuyer sur un interlocuteur renforcé, dans une région où la Russie conserve encore des leviers d’influence et où l’Azerbaïdjan observe chaque mouvement.
Une victoire courte changerait la tonalité. Les relations avec l’Union européenne ne seraient pas forcément rompues, mais elles pourraient être ralenties et devenir davantage tributaires des débats intérieurs. Moscou, justement, a déjà donné le ton. Le 7 mai, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a accusé l’Arménie d’être entraînée dans l’« orbite anti-russe » de l’Union européenne. « Une telle trajectoire entraînera inévitablement des conséquences politiques et économiques négatives pour l’Arménie », a-t-elle averti.
Le 7 juin, les Arméniens voteront donc pour leur Parlement. Mais le résultat sera lu bien au-delà d’Erevan. À Bruxelles, Paris, Moscou et Bakou, chacun l’interprétera à l’aune de ses intérêts. Le scrutin dira si l’Europe est devenue un horizon politique durable pour l’Arménie ou si elle reste le pari fragile d’un Premier ministre contesté.

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